Présentation de l'épisode
Après les origines de la monnaie et les limites du système marchand pré-industriel, ce deuxième épisode examine l'émergence du capitalisme financier : comment les économies sont passées d'un crédit fondé sur des relations personnelles à un système capable de mobiliser des capitaux considérables, à grande échelle et sur de longues périodes.
Introduction
Nous voici de retour, pour ce deuxième épisode, aux prémices d'une invention qui allait redessiner le monde plus profondément qu'aucune guerre ni qu'aucune révolution politique : le capitalisme financier.
Un mot que nous employons couramment aujourd'hui, tant il est devenu implanté dans nos économies, sans que nous ne nous interrogions jamais vraiment sur ses origines, sur les mains qui l'ont façonné, sur les crises qu'il a fallu traverser pour qu'il devienne cette évidence.
Car le capitalisme financier ne naît pas en 1800. Il hérite de plusieurs siècles d'expérimentations et de tâtonnements. Ce sont ces histoires lointaines qu'il nous faut d'abord retracer, avant de plonger dans le grand XIXe siècle.
01. Les racines lointaines
Le capitalisme financier trouve ses origines bien avant le XIXe siècle, dans les inventions apparues aux XVIIe et XVIIIe siècles.
En 1602, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales est créée à Amsterdam pour financer des expéditions commerciales risquées vers l’Asie. Pour réunir les capitaux nécessaires, elle fait appel à de nombreux investisseurs, qui reçoivent des parts de l’entreprise : les premières actions librement négociables. Autour de ces titres se développe progressivement un marché où l’on peut acheter et vendre des actions sans attendre le retour des navires. Amsterdam invente ainsi, sans le savoir, la bourse moderne.
En 1694, l’Angleterre de Guillaume III est engagée dans une guerre coûteuse contre la France, mais la Couronne ne dispose plus des ressources nécessaires pour financer ses campagnes militaires. La Banque d’Angleterre est alors créée : elle prête à l’État et obtient en échange le privilège d’émettre des billets.La guerre est désormais financée en partie par l’emprunt public, aux côtés des impôts. L’État dispose ainsi d’un instrument durable pour mobiliser l’épargne privée au service de sa puissance politique.
Le XVIIIe siècle apporte toutefois une leçon brutale. En France, John Law développe entre 1716 et 1720 un système associant papier-monnaie, dette publique et Compagnie du Mississippi. Les cours s’envolent, portés par des promesses de profits coloniaux, avant de s’effondrer brutalement en 1720. Cette crise traumatise durablement l’opinion française et nourrit une méfiance profonde envers le papier-monnaie et la spéculation. La même année, en Angleterre, la South Sea Bubble produit un effondrement comparable.
Ces épisodes révèlent déjà la double nature de la finance : elle peut mobiliser des capitaux considérables, mais elle repose sur une confiance qui peut disparaître très vite. C’est sur cet héritage fragile, fait d’innovations décisives et de crises violentes, que le XIXe siècle va construire le capitalisme financier.
02. Les fondements du capitalisme financier
Cette période est marquée par une poignée de précurseurs qui ont forgé les règles et les limites du capitalisme tel que nous le connaissons. En premier lieu, les dynasties bancaires : les Rothschild, qui financent les guerres napoléoniennes avant de devenir les créanciers des États souverains ; les Morgan, architectes de la structuration du capitalisme industriel américain ; les Baring Brothers, dont l'influence s'étend de Londres jusqu'aux jeunes républiques d'Amérique latine.
Elles ont compris avant beaucoup d’autres que l’argent constitue une véritable infrastructure, comparable à une route ou à un pont. Leur empire repose sur la maîtrise de l’emprunt et du crédit, là où les aristocrates d’Ancien Régime fondaient leur puissance sur la possession de terres
Nathan Rothschild, dit-on, aurait appris la défaite de Napoléon à Waterloo avant même le gouvernement britannique, grâce à son réseau de courriers privés. L'anecdote est peut-être enjolivée par la légende, mais elle dit une vérité plus profonde :
« l'information, elle aussi, devient un actif financier ».
Un mot sur ce que ces dynasties sont devenues. Les Rothschild existent toujours, avec la banque d'affaires Rothschild & Co (retirée de la cote parisienne en 2023) et le groupe suisse Edmond de Rothschild, dirigé par Ariane de Rothschild ; leur fortune combinée est estimée à environ 35 milliards d'euros en 2026. Les Morgan ont fusionné leur héritage dans JPMorgan Chase, dirigée depuis 2005 par Jamie Dimon, qui s'apprête en 2026 à franchir les 1 000 milliards de dollars de capitalisation boursière. Les Baring, en revanche, n'ont pas survécu : Après 233 ans d'existence, la banque s'effondre en 1995, ruinée en quelques semaines par un unique trader à Singapour, Nick Leeson.
Les États deviennent ensuite les premiers grands emprunteurs modernes. Leur dette publique, désormais émise à grande échelle et négociée sur les marchés, transforme la manière dont un pouvoir peut financer ses dépenses. Un État qui emprunte s’expose à l’évaluation des investisseurs : sa capacité à rembourser, sa stabilité politique et la confiance qu’il inspire deviennent des éléments déterminants.
03. Un système créé pour normaliser l'environnement financier des nations
Le capitalisme financier se développe parce qu’il apporte des réponses concrètes aux besoins des États et des industriels : financer les guerres, construire des infrastructures, développer l’industrie et stabiliser les échanges. Quatre grandes fonctions de normalisation illustrent cette évolution.
Avant tout, la monnaie et l'étalon-or (Gold Standard : chaque monnaie est convertible en une quantité fixe d'or). Son adoption progressive entre 1820 et 1870 crée, pour la première fois, une référence commune entre les nations : le franc, la livre et le mark se convertissent selon une équivalence stable. Un négociant de Marseille peut désormais commercer avec un armateur de Liverpool sans craindre que la monnaie reçue ne se dévalue du jour au lendemain.
Les marchés organisés, tels que la Bourse de Londres, la Bourse de Paris ou le New York Stock Exchange, participent à cette même normalisation. Les échanges s’y déroulent selon des horaires fixes, avec des cotations publiques, des agents de change assermentés et des règles communes. La transparence des prix permet à chacun de connaître les conditions du marché et favorise l’installation durable de la confiance.
Le crédit industriel trouve son incarnation dans le Crédit Mobilier des frères Pereire, fondé en France en 1852, ancêtre des banques d'affaires modernes. Ils canalisent l'épargne privée du petit rentier vers le financement de l'industrie lourde : chemins de fer, mines, sidérurgie. Suivent le Crédit Lyonnais en 1863, puis la Société Générale en 1864, qui dotent la France, en une génération, d'un véritable système de banques de dépôt.
Enfin, la dette souveraine (les emprunts d'État) est normalisée : cotée en bourse, notée, échangée comme n'importe quel titre, elle fait de la solvabilité d'un pays une information publique et un actif financier à part entière. Cette méthode fut vivement controversée par certains économistes de l'époque, qui y voyaient déjà les germes de dérives que nous évoquerons plus loin.
04. La finance au service de l'empire
Le capitalisme financier du XIXe siècle est également étroitement lié à l’expansion coloniale, notamment dans le cas de la France. La finance accompagne la domination européenne sur le reste du monde, en transformant les projets coloniaux en investissements accessibles aux épargnants européens.
Les grandes compagnies de concession, telles que la Compagnie du canal de Suez, inaugurée en 1869 grâce à des capitaux principalement français, ou les compagnies concessionnaires d’Afrique équatoriale, reposent largement sur des montages financiers. Elles lèvent des capitaux auprès du public européen en promettant des dividendes élevés liés aux richesses coloniales. L’expansion impériale devient ainsi un produit d’épargne accessible : le petit rentier de province qui souscrit des obligations égyptiennes participe, parfois sans en avoir pleinement conscience, à la mécanique coloniale.
05. Comment le capitalisme a transformé le monde
Il ne faut pas croire que la finance ne serait qu'une abstraction réservée aux livres de comptes et aux salles de marché : elle se traduit, physiquement, dans le monde qui nous entoure.
Les chemins de fer. Il est impossible de comprendre la révolution ferroviaire sans la révolution financière qui l'a rendue possible : les rails se coulent avec de l'argent levé en bourse, souscrit par des dizaines de milliers d'actionnaires anonymes. La spéculation ferroviaire britannique des années 1840, la Railway Mania, constitue la première grande bulle boursière documentée de l'histoire industrielle : des centaines de compagnies créées en quelques mois, des fortunes bâties et englouties en une saison, avant l'inévitable effondrement.
L'urbanisation. Les grands travaux qui transforment Paris sous le Second Empire de Napoléon III sont financés par le Crédit Foncier. La ville moderne, avec ses grands boulevards, ses immeubles haussmanniens et son eau courante, est un produit financier, pensé, structuré et amorti comme n'importe quel investissement.
Une première mondialisation. Le câble télégraphique transatlantique, posé en 1866, et des marchés financiers désormais interconnectés produisent un effet inédit : une crise survenue à Londres se ressent à New York en quelques heures, et non plus en plusieurs semaines. La finance crée la première économie véritablement mondiale.
L'assurance. Avec le développement des grandes compagnies d'assurance-vie, comme les Assurances Générales en France ou les compagnies britanniques, l'individu ordinaire peut se prémunir contre la mort prématurée, l'incendie ou le naufrage en mutualisant le risque, c'est-à-dire en le répartissant avec d'autres assurés, moyennant une prime régulière.
Le rapport à la richesse. Nous passons d'une société où la richesse se mesure en terres, héritées, transmises, immuables, à une société où elle se mesure en capital, mobile, liquide, réinvestissable.
06. La finance saisie par les arts et la littérature
La littérature du XIXe siècle a saisi cette mutation avec une lucidité souvent plus grande que celle des économistes eux-mêmes.
Balzac, dans La Comédie humaine, dresse le portrait sans concession d'une société où l'argent a supplanté la naissance comme critère de valeur sociale. Le banquier Nucingen, retors et sans scrupules, incarne l'ambiguïté de cette nouvelle aristocratie de l'argent.
Zola, plus tard, consacre à la spéculation boursière un roman entier, L'Argent, publié en 1891, où il décrit avec une précision presque journalistique le fonctionnement de la Bourse de Paris, jusqu'à l'effondrement de son personnage principal, calqué sur de grandes faillites réelles, telle celle de l'Union Générale en 1882.
Dumas, dans un tout autre registre, fait dans Le Comte de Monte-Cristo de la fortune du héros, acquise par un trésor puis démultipliée par une gestion financière habile à travers l'Europe, l'instrument de sa vengeance : la richesse mobile remplace, dans l'imaginaire romanesque, l'épée du duelliste d'Ancien Régime.
07. Les limites du capitalisme et les premières fractures
Nous ne pouvons pas fermer cet épisode sur un triomphe. Le XIXe siècle s'achève sur les premières grandes crises systémiques de l'histoire moderne et, chose troublante, personne ne comprend encore vraiment ce qui se produit.
La crise de 1873 illustre cette fragilité. Née de la spéculation sur les chemins de fer et l’immobilier, elle provoque l’effondrement de nombreux marchés et ouvre une longue période de ralentissement économique, connue sous le nom de " The Long Depression". Selon certains historiens, ses effets se font sentir jusqu’en 1896, ce qui en fait la première dépression mondiale durable de l’histoire industrielle.
La concentration du pouvoir constitue une autre limite du système. Aux États-Unis, de grands groupes comme la Standard Oil de Rockefeller ou l’US Steel de Morgan prennent une importance telle qu’ils dominent des secteurs entiers. Cette évolution montre les risques du monopole, lorsqu’un seul acteur contrôle un marché. La richesse se concentre alors à un rythme que peu d’observateurs avaient anticipé.
Les faillites bancaires révèlent également l’absence de protections solides. En 1882, l’Union Générale, banque catholique fondée en réaction à l’influence des grandes maisons protestantes et rothschildiennes dans la finance française, s’effondre après une spéculation excessive. La crise touche directement une partie de l’épargne populaire et montre qu’un système fondé sur la confiance peut s’effondrer rapidement lorsqu’aucun mécanisme institutionnel n’intervient pour le soutenir.
Enfin, les classes populaires restent largement à l’écart des bénéfices de cette croissance. Le système financier profite d’abord à ceux qui possèdent déjà du capital, tandis que les ouvriers de la révolution industrielle subissent des conditions de travail difficiles et des revenus limités. Cette exclusion favorise la montée du mouvement ouvrier, le développement du marxisme et l’apparition des premières lois sociales.
Conclusion
À l'aube du XXe siècle, le monde n'est plus celui qu'il était un siècle auparavant. En quelques décennies, la monnaie s'est transformée, les banques se sont imposées, les marchés financiers se sont internationalisés et le crédit ont profondément changé les économies. Les capitaux circulent d'un continent à l'autre, finançant les États, les entreprises et les infrastructures.
Mais derrière cette puissance se cache une fragilité nouvelle. Plus le système financier s'est développé, plus les économies sont devenues interdépendantes : une crise dans une banque peut se propager à un marché, puis à un pays, et traverser les frontières.
À la veille de 1900, des interrogations apparaissent : faut-il laisser la finance s'autoréguler ? Les banques centrales doivent-elles disposer de nouveaux pouvoirs ? Comment protéger les épargnants ?
En 1900, le monde possède un système financier global, puissant et capable de créer une richesse sans précédent. Mais il ne possède pas encore les mécanismes capables d'en maîtriser les excès.
Le XXe siècle va mettre à l'épreuve, brutalement, toutes les fondations construites au siècle précédent. Nous verrons, dans le prochain épisode, les crises et les bouleversements qui ont profondément marqué nos sociétés au cours de l'histoire.
À bientôt pour la suite de cette histoire.